Il fait très chaud. Loin de me plaindre, je savoure le retour de l’été qui dénude les jolies filles et permet à mon regard de ne plus savoir sur quelle paire de jambes se poser. Dans la rue, on croise des visages épanouis et des gens aimables qui ont une envie irrésistible de faire la fête. Mais l’époque est sinistre et les médias en rajoutent en transformant tout événement heureux en nouvelle catastrophe potentielle. A la télévision, à la radio, sur Internet, on n’entend que des personnes qui se lamentent sur tous les risques que fait courir cette brusque augmentation de température. Je constate, comme tout le monde, le changement climatique, mais pour l’instant, il me semble que les habitants des contrées tempérées -et un peu trop froides à mon goût- comme la France en sont plutôt les grands bénéficiaires.
Malgré mon âge désormais canonique, je supporte très bien la chaleur, et en tout cas, beaucoup mieux que le froid. J’ai allégé mes vêtements et ne porte plus qu’une chemisette, une veste d’été, un pantalon léger, des chaussures estivales et, bien sûr, un Panama en guise de chapeau, ainsi que mon parapluie pour que ma silhouette puisse être reconnaissable de loin. Ma façon de m’habiller m’apporte des remarques plaisantes de la plupart des gens que je croise mais, à mon grand regret, elles émanent essentiellement de personnes de sexe masculin.
Je choisis donc d’aller au vernissage d’une jeune peintre, Emma Orlando, qui signe sous son nom d’artiste, Dolanor, une exposition intitulée « Coup de soleil » au Studio 34, 34 rue Montholon, dans le neuvième arrondissement, en espérant y croiser un public plus jeune et plus féminin que dans la plupart des galeries plus installées.
Effectivement, l’espace loué pour l’occasion par l’artiste est noir de monde, avec beaucoup de jeunes femmes qui ont l’air de se connaitre et qui semblent poussées par un désir irrépressible de s’amuser et de faire la fête, autour des très enthousiasmantes œuvres de Dolanor.

Ses tableaux sont essentiellement des huiles sur toile, chaleureuses et colorées, pleines d’optimisme et de soleil. Même si Dolanor ne semble pas le revendiquer, je perçois un héritage surréaliste, avec des associations d’image qui me font penser à Magritte. C’est le cas, par exemple du tableau « Les corps salés et Petite Sardine » qui transforme une plage où se prélassent des baigneuses séchant au soleil, en nappe estivale où nos héroïnes sont comme des sardines guettées par un vieux homard.

Le tableau « Head in the clouds » montre également un joli visage féminin dont la bouche se reflète de façon contraire dans un verre d’eau disposé juste devant elle, comme si elle voulait dire quelque chose, mais qu’elle s’apprêtait à dire exactement le contraire.
L’exposition, qui ne dure que trois jours, est déjà terminée, mais on peut retrouver le travail de Dolanor sur son site, qui propose également des tirages signés de l’artiste pour un prix très raisonnable.
L’avant-veille, j’étais allé au vernissage de la nouvelle exposition « Les filles de l’underground » à la galerie Friche et nous la paix, au 16 rue Dénoyez dans le vingtième arrondissement et j’y retourne le surlendemain pour une après-midi festive de performances et de lectures.

C’est René Licata, dont j’ai déjà parlé dans cette chronique qui en est le maître de cérémonie et qui sait à merveille faire éclore, dans un chaos apparent, des aventures artistiques étonnantes. Il s’est entouré d’une multitude de peintres, de designers, d’intervenants conceptuels de tous poils, notamment Olivia Clavel dont l’exposition vient de se terminer à l’espace Niemeyer, Lolochka, Roselyne Gigot, Antoine Chipriana, Rosa Gonzalez, Drash la krass, pour ne citer qu’eux…

Le lieu qui, comme le Studio 34, a été loué pour une durée limitée, a été transformé en caverne d’Ali Baba. Compte tenu du grand nombre d’exposants, chacun dispose d’une petite surface de mur pour attirer l’attention sur ses œuvres. On ne sait pas trop vers où porter son regard. Au milieu de la salle, suspendues à un fil, des dizaines de tee-shirts réalisés avec les dessins des artistes sont également proposées à la vente.
Le vernissage tout comme l’après-midi de performances sont des moments joyeux et ouverts à tous, où l’on discute, on plaisante, on picole, et on se remplit l’esprit d’utopies et de désirs.
Je retrouve cette frénésie de s’amuser le jour de la fête de la musique. Sous prétexte de canicule, le gouvernement a tenté d’interdire un rassemblement ludique à République organisé par LFI, que je n’apprécie pas particulièrement mais qui ne me parait pas non plus tellement plus méprisable que les partis dont sont issus nos ministres actuels. Et pour une fois que le mot d’ordre est de faire la fête, je ne peux qu’y souscrire. Finalement, le tribunal administratif donne raison aux teufeurs. A la télévision, les journaux des chaines publiques ou d’information en continu vilipendent la décision des juges et prédisent une catastrophe.

Je vois débarquer dans mon quartier des dizaines de milliers de jeunes qui se dirigent vers la place de la République ou qui préfèrent rester autour de la rue du Faubourg Saint-Denis où pratiquement chaque café ou chaque boutique a accolé une sono à sa devanture. Il y a beaucoup plus de filles que de garçons. Ils doivent être restés chez eux pour regarder le football à la télévision puisque la coupe du monde se poursuit. Elles sont jeunes, jolies, aguicheuses et quasiment nues. Je suis sous leur charme et les voisins que je croise dans la rue, aussi. Il y a une irrépressible envie de danser même sur n’importe quoi et de faire la fête. Je passe une soirée délicieuse.

Le lendemain, on s’aperçoit qu’il n’y a eu ni mort ni blessé pendant ces festivités. La télévision, qui n’aime parler que des désastres et des manquements des uns et des autres n’en dit mot. Elle exècre toutes les formes de bonheur qui lui échappent et préfère contribuer inlassablement à la délectation morose ambiante dès qu’un événement malheureux survient.
« Coup de soleil » à découvrir sur dolanor.fr
« Les filles de l’underground » à découvrir sur le groupe Facebook du même nom

