C’est le début de la Paris Design Week. D’après le programme officiel, il y a plus de 500 festivités prévues mais aucun document n’en donne le détail exact ou même approximatif. C’est finalement moi qui patiemment en propose une synthèse dans l’Imprévu Permanent, accessible via www.imprevu-permanent.fr. Je ne sélectionne que les événements qui me paraissent dignes d’intérêt et en oublie sûrement, mais de toute façon, avec plusieurs centaines de participants, il est clair que le niveau sera très inégal. Cette année, les promoteurs de la Paris Design Week s’inspirent de l’insupportable Fashion Week. Il y a plein d’endroits où les invités sont censés être triés sur le volet, où il faut confirmer son inscription. J’ai horreur de ça. Je déteste l’entre-soi, fut-il chez les riches. Et je m’inscris à tout mais oublie ensuite où j’ai prévenu de ma présence, ce qui s’avère chronophage et totalement vain. Ce que j’aime, dans les vernissages, c’est l’aventure et l’imprévu, c’est faire de belles rencontres et profiter de l’instantanéité du moment. Les fêtes non spontanées sont la plupart du temps mortelles d’ennui et de conformisme, même si le champagne y coule à flot.

Je me décide donc de commencer ma tournée par des festivités en dehors de la Paris Design Week. Il y a un triple vernissage à la galerie Polka, située 12 rue Saint-Gilles dans le troisième arrondissement, qui propose toujours des expositions très intéressantes. J’arrive tôt et pénètre dans la boutique sur rue, où je contemple, sans être trop assailli par la foule, l’exposition « Twinning Moments » rassemblant les œuvres d’Irina Werning qui photographie à merveille la symbiose entre les chevaux et les humains. J’apprécie tout particulièrement l’image d’un militaire d’on ne sait où, qui arbore un sourire presque aussi éclatant que celui de sa monture. Le bonheur est dans le pré, visiblement.

Je passe dans la Cour de Venise, derrière la boutique, où le pavillon central de la galerie Polka abrite une exposition au rez-de-chaussée « Cactusmania » et une autre au sous-sol « La dolce vista ». Je déambule d’abord parmi les photos de Philippe Chancel qui nous fait partager sa passion pour les plantes xérophytes. Il les traque sur un rebord de balcon, sur un lopin de jardin, sur une étendue végétale un peu désertifiée. Sans aller jusqu’à nous plonger dans le désert mexicain, la concentration de ses photographies transforme la salle d’exposition en annexe de la serre du Jardin botanique royal de Madrid, où les cactus et autres plantes succulentes redoublent d’ingéniosité pour nous transporter vers un monde lointain, plein de lenteur, de contemplation et de mystère. J’apprécie particulièrement les tirages « Hanbury, 2025 » qui ressemblent à des tableaux d’art naïf.

Je passe au sous-sol où les magnifiques clichés de Claude Nori nous immergent dans une ambiance de vacances et de bains de mer. Je retrouve les émois de mes 15 ans, toujours vivaces dans ma mémoire, avec l’œuvre intitulée « Isabelle, Grande plage, Biarritz, 2007 ». Je m’imagine, adolescent timide débordant de désirs, observant, désarmé, la grâce insolente de la jeune fille merveilleuse à quelques mètres de moi, qui vaque à ses occupations estivales en m’ignorant.

Plus loin, la photo en noir et blanc nommée « Rimini, Italie, 1983 » me redonne un fugace espoir de rencontre, après des années d’attente infructueuse. J’aime bien aussi le court dialogue inscrit sur le mur, au-dessous :
– Que cherches-tu dans la vie ?
– Je cherche l’oiseau rare.

Je remonte et discute dans la cour. Le monde commence à affluer. Il est temps d’aller à la galerie Hors-Champs, au 20 rue des Gravilliers, toujours dans le troisième arrondissement. C’est le vernissage de l’exposition « Relique » avec les dessins d’éléments du corps humain de Gisèle Bonin. Le fait que chaque œuvre se concentre sur une partie d’anatomie sans en dévoiler l’entièreté en renforce le mystère. Il y a des pieds et des mains qui témoignent d’une remarquable technique. Je reste sur mon imaginaire de la galerie précédente et contemple un joli dos, en espérant qu’il s’agisse bien de celui d’une jeune fille. C’est une sanguine sur papier. Je me rassure en me disant que si c’est une sanguine, c’est forcément une jeune fille. Peut-être est-ce Isabelle, de Biarritz, qui hante encore mon esprit…
Il est l’heure d’affronter la foule de la Paris Design Week. Je traverse la Seine et passe devant des boutiques et des galeries noires de monde rue Bonaparte, avec à chaque entrée, de jeunes chargées de relations publiques que leur travail du jour, de repousser les personnes sans invitation, ennuie et rend hautaines. Je pénètre dans quelques-unes d’entre elles, mais à part le champagne qui y coule à flot, je ne perçois aucun oiseau rare, même parmi les convives. Je déambule vers le septième arrondissement, plus riche et peut-être plus ouvert, et où je sais que j’ai reçu plusieurs invitations sans me souvenir de quels lieux exacts elles proviennent. C’est l’aventure.

Dans la cour du 34 rue de Lille, la galerie May, qui y tient l’un de ses espaces, organise une réception conviviale devant son dépôt de stockage, ouvert pour l’occasion, lequel recèle des merveilles. J’observe une vaste œuvre représentant une statue sans tête. Comme pour l’exposition précédente, je ne sais pas s’il s’agit d’un homme ou d’une femme. La musculature est plutôt masculine mais on a l’impression qu’il y a une poitrine naissante. C’est bien dans notre époque où les genres sont parfois bien indéterminés. Si seulement on voyait le visage, ça donnerait sûrement une indication. Je reste sur mes rêves d’adolescent de tout à l’heure… Est-ce encore une représentation d’Isabelle, de Biarritz, qui refuse obstinément de me montrer son visage ?
« Twinning moments », « Cactusmania » et la Dolce Vista » jusqu’au 31 octobre 2026
à la galerie Polka, 12 rue Saint-Gilles, 75003 Paris,
« Relique » jusqu’au 29 septembre 2026
à la galerie Hors-Champs, 20 rue des Gravilliers, 75003 Paris,
Paris Design Week à la galerie May, 34 rue de Lille, 75007 Paris

