J’ai terminé la mise en ligne du nouveau numéro de l’Imprévu Permanent où je parle de l’Iran telle que je la vois depuis Paris. Même si je suis toujours prudent et mesuré dans mes propos, je suis toujours inquiet à l’idée d’avoir écrit une grosse bêtise. Qui qu’on soit, on n’en est jamais à l’abri. Je repère, parmi la quarantaine de festivités qui ont lieu ce jeudi, un vernissage d’une exposition photographique intitulée « Le miroir Persan ». Il y a des choses intéressantes dans le quartier de Saint-Germain des Prés, mais je préfère affronter la réalité et vérifier que ce que j’ai dit dans mon article est validé par les personnes qui seront présentes et dont j’escompte que certaines connaissent l’Iran.
Je prépare méthodiquement mon circuit, de façon à communiquer à ma cour les horaires approximatifs auxquels je serai dans chacun des endroits que j’ai l’intention de visiter. J’aime bien retrouver des gens que je connais dans les festivités que je sillonne : ça me donne l’impression d’être apprécié et ça me permet de partager mon bonheur lorsque les œuvres et le buffet sont de qualité. Rien n’est plus frustrant que d’être accueilli, même à bras ouverts, à une réception fastueuse et de ne pouvoir y échanger avec personne que l’on connaisse.
Je commence par un vernissage dont l’intitulé, « Duo au passage », et le lieu où il se tient -la galerie Au passage, passage Sainte-Anne, 59 rue Sainte-Anne, dans le deuxième arrondissement-, m’intriguent. Je ne connais pas cet endroit. Je me souviens de la rue où je suis passé quelques fois en taxi il y a plus de quarante ans et où on voyait des prostitués masculins en minishort attendre le client dans des poses peu équivoques. Je n’étais pas intéressé et j’ai donc toujours observé les choses de loin. J’ai dû aller deux fois au Sept, la discothèque qui a consacré Fabrice Emaer comme roi de la nuit avant qu’il ne transforme le théâtre du Palace en discothèque. On m’avait dit qu’on y trouvait des mannequines sublimes et peu farouches en fin de nuit, mais j’ai le souvenir d’être rentré lamentablement bredouille, après deux heures de musique disco peu supportables. Depuis, la rue Sainte-Anne s’est remplie d’épiceries et de restaurants japonais. J’y ai quelques fois dîné mais insuffisamment pour que je puisse visualiser ce fameux passage Saint-Anne.

Arrivé sur place, je vois effectivement une espèce d’entrée d’immeuble avec un long couloir qui mène au passage Choiseul, occupé sur sa partie droite par une enfilade de vitrines. C’est là que le collectif de photographes et de sculpteurs expose. Les œuvres, toutes réalisées par des duos d’artistes, sont visibles derrière les vitres. Les organisateurs déploient un bahut de fortune et y placent des gobelets, des bouteilles de vin et des bières. L’endroit est insolite et ce qui est présenté aussi. Je remarque sur le mur derrière la première vitrine ornée d’un hygiaphone, une multitude d’outils imaginaires en cuir réalisés par JN.Mellor Club, duo artistique composé de Karine Arabian et Franck Blais. Dans ce couloir un peu poussiéreux dont on imagine qu’il pourrait faire partie d’un musée ethnologique, ces objets qui n’ont jamais servi à rien si ce n’est à faire office de décoration, semblent acquérir une vie antérieure, ponctuant l’existence de peuplades obscures aujourd’hui disparues.

Un peu plus loin, je reste quasi-hypnotisé par une immense fresque sur bâche reproduisant, côte à côte, des dizaines de clichés de paparazzi surprenant des célébrités au sortir de leur véhicule. Cette œuvre du duo Mazaccio et Drowival est à la fois colorée et grandiose et on se surprend à essayer de reconnaitre les différents protagonistes qui y sont représentés comme un vulgaire lecteur de « Voici ».

Je poursuis mon itinéraire et après deux étapes intermédiaires plutôt austères, mais où je peux saluer plusieurs connaissances, je me retrouve dans la fastueuse galerie Ceysson & Bénétière, 23 rue du Renard dans le quatrième arrondissement, pour l’exposition « En rêvant d’être un papillon », de Tania Mouraud. En son temps, elle avait fait des séries photographiques sur les gay parties du Palace, qui avait rouvert en 1984 par les héritiers de l’esprit de Fabrice Emaer après une première faillite en 1983. Cette artiste pluridisciplinaire, est la première femme à avoir été élue à la section peinture de l’Académie des Beaux-Arts, juste avant la délicieuse et non moins talentueuse Nina Childress qui préférait s’aventurer aux 120 Nuits. Ses œuvres, qui reflètent cinq décennies d’activité sont variées et regroupées par période artistique sur les deux niveaux que compte la galerie.

Pour ma part, je suis plus particulièrement sensible à ses photographies du début des années 1980 intitulées « images fabriquées ». On y voit notamment une cavalière miniature sur un cheval blanc trainant un balluchon, au pied d’une voiture : c’est « L’indienne ». Dans un monde phallocrate, matérialisé par le véhicule dont on voit la roue, la femme est-elle réduite à n’être qu’un simple jouet ? Je repense à l’Iran, le but de mon périple du jour… Voilà qui devrait plaire aux mollahs…

Je termine ma course à la galerie Ithaque, au 5 rue des Haudriettes dans le troisième, pour enfin découvrir « Le miroir persan » de l’artiste Hannah Darabi. Les photographies accrochées aux murs sont magnifiques et correspondent bien à l’idée que je me fais de l’Iran d’aujourd’hui, avec un mélange de modernité chaotique et de débrouillardise dans un pays économiquement asphyxié par les mesures de boycott international.

Je rencontre un ethnologue français qui y travaille la moitié de son temps. Il me donne sa carte en français et en iranien, langue qu’il parle couramment. Il me confirme, ce dont je me doutais, que la population exilée en France n’est pas complètement représentative de celle restée au pays. Il estime, de façon empirique, que les soutiens indéfectibles au régime actuel représentent 20% des habitants. Mais lorsqu’il se déplace à Téhéran, il a l’impression de rencontrer exactement les mêmes jeunes qu’à Paris, à l’image de ceux dans la galerie où nous sommes. Je lui parle des lieux évoqués dans ma chronique. Il les connait tous. Il a l’air plutôt d’accord avec le reste de ce que j’ai écrit. Ça me rassure. Je ne suis pas journaliste de formation, mais ingénieur. On m’a donc appris à parler des choses avec mesure et rigueur.
Exposition collective « Duo au passage » jusqu’au 6 mars 202
à la galerie Au passage, 59 rue Sainte-Anne, 75002 Paris
Exposition « En rêvant d’être un papillon » jusqu’au 26 mars 202
à la galerie Ceysson et Bénétière, 23 rue du Renard, 75004 Paris,
Exposition « Le miroir Persan » jusqu’au 21 mars 202
à la galerie Ithaque, 5 rue des Haudriettes, 75003 Paris

